Bergame, sa Dea lui montre la lumière

La cité lombarde, symbole de la pandémie de Covid-19 en Italie, se relève doucement et dans le calme, alors que son équipe, l’Atalanta, s’apprête à disputer un historique quart de finale de la Ligue des Champions contre le Paris SG, ce mercredi 12 août.

Bergamo, nichée au calme dans le Nord-est de la Lombardie, a vu sa popularité monter en flèche ces derniers mois. Grâce aux exploits de son équipe de football puis à cause du coronavirus. Mais il y a tellement d’autres choses. En fait, c’est deux villes en une. Il y a la città bassa, classique commune de taille moyenne, agréable avec ses commerces, ses entreprises, ses habitations, ses parcs, ses musées… Et puis la città alta avec quatre portes impressionnantes et entourée de 6km de murailles vénitiennes, un héritage du XVIe siècle et de la période République de Venise. Des murailles entrées au patrimoine de l’humanité de l’Unesco en 2017. Pour accéder à la ville haute, deux options : les chemins en pavés pour flâner (et suer, surtout en ce mois d’août) jusqu’à la piazza vecchia pour admirer le Duomo, la basilica romanica di Santa Maggiore ou la Cappella Colleoni. Ou alors le funiculaire qui vous dépose près du sommet et des restaurants afin de goûter la polenta taragna, les casoncelli, le coniglio et finir par une très sucrée sphère jaune, la polenta e osei.

Bergame (120 000 habitants), c’est aussi un point d’accès vers un territoire touristiquement riche avec au nord les termes de San Pellegrino, les lacs, Lecco ou Bellagio. Pourtant, cet été, la cité n’a pas la cote, comme toute la Lombardie. Moins encore. Le passage du Covid-19 a laissé des traces sur place et dans les esprits des voyageurs, malgré le soleil et les 30 degrés quotidiens.

En ce moment, la cité vit au ralenti. Des hôtels et des restaurants fermés, ceux ouverts affichant 10 à 30% de taux d’occupation, des commerces aux rideaux tirés en ce mois d’août où, en plus, traditionnellement l’Italie des terres s’arrête pour aller à la mer. L’aéroport Orio al Serio, qui accueille notamment les compagnies low-cost, retrouve doucement quelques vols internationaux et la gare du trafic. Mais on est loin d’une situation « normale ».

Bergamo bassa presque déserte…

J’ai pu le constater ce lundi. Ma dernière visite était à la mi-février, trois semaines avant la zone rouge. Oui, Bergame est toujours aussi belle mais encore un peu à terre. Gel, masques, prise de température à chaque entrée dans un lieu public (restaurant, musée…) et la limite fixée à 37,5°C…

L’Italien est la langue largement majoritaire aux terrasses et dans les ruelles. « Il y a quelques vacanciers mais encore peu d’étrangers. “Les gens doivent garder un sentiment négatif de Bergame”, me glisse par exemple Francesca, serveuse d’un café donnant sur la viale Roma, en me demandant d’où je suis originaire et comment est la situation en France. Je lui explique que je suis envieux du comportement local.

La ville est saine. La rigueur collective constatée en Italie et particulièrement en Lombardie ces dernières semaines est particulièrement d’actualité. Sans doute une raison expliquant les 4000 cas diagnostiqués lors des deux dernières semaines dans tout le pays, contre 40 000 en Espagne ou 17000 en France. Ce dimanche 9 août, 5 nouveaux cas dans la province bergamasque. Mais personne ne crie victoire.

Une porte d’entrée de la città alta.

Si la courbe des contagions est plutôt stable cet été avec quelques foyers surtout lors de retours de vacances, la Lombardie reste la région avec le plus de malades en Italie (5588 sur 13263). Et Bergame fut le triste symbole d’une région dévastée, la porte d’entrée du coronavirus en Italie fin février, avant d’apprendre qu’il circulait dès décembre sur le territoire. Pendant des semaines, la ville vécut au rythme d’une quarantaine stricte, sans bruits si ce n’est les incessantes sirènes des ambulances, l’hôpital Papa Giovanni XXIII submergé, l’Eco di Bergamo, le journal local, aux pages remplies d’avis de décès et ces images des camions militaires remplis de cercueils pour aller faire les crémations ailleurs, faute de place.

La Lombardie a eu près de 17000 victimes sur les 35 000 italiennes (au 9 août, comme tous les chiffres ici, publiés par la Protezione civile). Le président Sergio Matarella était venu à Bergame pour un concert en hommage aux victimes fin juin. Les statistiques officielles évoquaient à ce moment-là plus de 6000 décès dans la province dont 700 dans la seule ville (mais les chiffres réels pourraient être deux à trois fois supérieurs).

Lorsque vous flânez autour des murailles de la città alta, vous pouvez apercevoir plus bas les tribunes du stadio Atleti Azzurri, rebaptisé Gewiss Stadium, l’antre de l’Atalanta. L’une des fiertés d’une ville travailleuse et discrète, loin de la splendeur de sa grande sœur Milan (10 fois plus peuplée), capitale économique et de la mode. L’équipe actuelle est à son image. Elle est réputée pour son centre de formation et son recrutement cosmopolite de joueurs peu connus mais travailleurs et impliqués. La Dea (déesse, surnom de l’Atalanta), avec la 12e masse salariale du championnat vient de finir la Serie A à la 3e place, un record, avec la meilleure attaque, 15 buteurs différents mais aucun italien… Ce qui n’empêche pas un sentiment d’appartenance à leur terre d’accueil, matérialisé pendant le confinement passé à Bergame par tous les joueurs.

Atalanta-Roma. Le Gewiss Stadium était comble.

Avant la quarantaine, cette Dea a atteint les quarts de finale de la Ligue des Champions, pour sa première participation à la Reine des compétitions continentales. D’ailleurs, le 8e de finale aller, contre Valence, aurait été un accélérateur de la diffusion de la Covid-19. 40 000 Bergamasques avaient rallié Milan, 50 km à l’ouest, et San Siro qui a accueilli l’Atalanta lors de cette Ligue des Champions, son stade (en rénovation depuis un an) n’étant pas aux normes. Des sauts et des embrassades au fil d’une soirée de rêve (4-1). Le tout le 19 février, deux jours avant la découverte du premier cas italien à Codogno (sud de la Lombardie). Un mois plus tard, Bergame était l’épicentre italien de l’épidémie et à la Une de l’actualité internationale.

Le match retour en Espagne, le 10 mars, fut dans un stade à huis clos (4-3 pour l’Atalanta) juste avant l’arrêt des compétitions. L’entraîneur et architecte de cette équipe Gian Piero Gasperini (62 ans) a reconnu en mai dans un entretien à la Gazzetta dello Sport avoir lui même été touché : « La veille du match de Valence, j’étais malade, l’après-midi du match pire. Sur le banc je n’avais pas une bonne tête, a indiqué l’entraîneur de 62 ans. Les deux nuits suivantes, j’ai peu dormi. Je n’ai pas eu de fièvre, mais j’étais détruit. Une ambulance passait toutes les deux minutes et je pensais mourir. Un hôpital à proximité semblait en guerre. La nuit, je me demandais ce qui allait m’arriver si j’y allais. Je ne pouvais pas déjà partir, j’avais tant de choses à faire. Je l’ai dit en plaisantant, comme pour exorciser ma peur. Mais je le pensais vraiment. » Un témoignage parmi d’autres. Ici, tant de personnes connaissent un malade, s’ils ne l’ont pas été eux mêmes.

En marchant vers la città alta, mon esprit s’est soudainement arrêté au 15 février et ma soirée au stade, les banderoles des Curve avant, l’atmosphère joyeuse lors du succès en remontée de l’Atalanta contre la Roma (2-1), qui assurait déjà quasiment le Top 4 et une nouvelle participation des Nerazzurri à la C1. Le tour d’honneur de Papu Gomez et ses partenaires était beau, même pour un spectateur neutre. Et cette interrogation aujourd’hui en tête, à quand la prochaine communion entre l’équipe et ses tifosi?

Les joueurs de l’Atalanta après leur succès 2-1 contre la Roma le 15 février.

Le sport a une place importante et sera, sans aucun doute, un vecteur de reconstruction pour la ville. Ce samedi 15 août, le Tour de Lombardie s’élancera de la Via San Bernardino avant de sillonner les contours bergamasques puis de glisser vers Come, lieu de l’arrivée du monument cycliste. En revanche, elle n’aura pas le plaisir de vivre cet historique quart de finale de Ligue des Champions, la compétition se terminant à Lisbonne dans un format inédit, lieu unique et matchs secs. Cela commencera contre Paris ce mercredi 12 août. Au bar, chez des amis ou à domicile, presque tout le monde aura les yeux rivés sur Canale 5 (chaîne gratuite) et Sky Sport à partir de 21 heures. Puis en cas de qualification, la dernière équipe italienne en lice affrontera l’Atletico de Madrid ou le RB Leipzig le 18, avant une possible finale le 23 août… Peu osent l’affirmer et rappellent le miracle d’être à ce “final 8” mais le rêve et dans toutes les têtes. Tout le parcours serait au stade de la Luz. La lumière, Bergame recommence à l’apercevoir.

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