Gino le “Juste”

Le journaliste italien Alberto Toscano a publiè ce printemps « Un vélo contre la barbarie nazie », retraçant une page peu connue de la vie du champion cycliste Gino Bartali.Alberto Toscano (70 ans) est « le plus français des journalistes italiens » comme on le présente souvent. Son histoire avec la France a débuté en 1977.Alberto Toscano CRÉDIT PHOTO : ARMAND COLIN

Docteur en sciences politiques, il travaille comme chercheur à l’Istituto degli studi di politica internazionale (ISPI) à Milan. Il va alors effectuer un stage de neuf mois au CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes), à Paris, grâce à une bourse « journalistes en Europe », dirigé par Hubert Beuve-Méry et Philippe Viannay. Toscano se lancera dans une carrière de journaliste en 1983, travaillant pour les journaux « Rinascita » puis « l’Unita » (classés extrême gauche) avant de devenir correspondant en France pour « Italia Oggi » et d’autres médias de la Botte.Indépendant à partir de 1994, il est devenu une voix incontournable de l’Italie dans les médias français. À la retraite depuis trois ans, il continue à intervenir avec parcimonie, notamment sur LCI et Europe 1.

Il est chevalier de l’Ordre national du Mérite de la République française et chevalier de la République italienne. « Un honneur d’être reconnu par les deux pays pour mon travail », glisse-t-il, sans vouloir se glorifier. Alberto Toscano consacre un livre à Gino Bartali (1914–2000), le champion cycliste, vainqueur du Tour de France en 1938 et 1948, du Giro d’Italia, en 1936, 1937, 1946 et héros de la résistance. Ce dernier point est au coeur de « Un vélo contre la barbarie nazie », son sixième ouvrage en français, sorti juste avant le début du 101e Giro d’Italia, qui rendait hommage à « Gino le Pieux ».

Pourquoi avez-vous écrit ce livre dont Gino Bartali est le personnage central ?

Alberto Toscano. J’ai constaté que l’histoire de Gino Bartali durant la Seconde Guerre mondiale n’était pas très connue en France. Il y a un an et demi, j’ai écrit un long article pour le mensuel « Historia ». Puis, on a appris que le Giro 2018 partirait de Jérusalem (trois étapes ont eu lieu en Israël), en mémoire de Gino Bartali (reconnu « Juste parmi les Nations » en 2013 pour avoir sauvé plus de 800 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a été fait, le mercredi 2 mai, citoyen d’honneur du mémorial de Yad Vashem). La maison d’édition (Armand Colin) m’a proposé de faire un livre sur le sujet. Je me suis lancé avec enthousiasme.

Vous décrivez aussi l’Italie de l’époque…

Oui, j’ai cherché une clé particulière car de nombreux livres ont été consacrés à Gino Bartali, mais souvent de façon romanesque pour présenter ses exploits sportifs. J’ai donc mêlé la narration de son parcours de cycliste et d’homme à l’histoire de l’Italie. Avec notamment les lois raciales fascistes de 1938 qui sont assez méconnues en France où encore la persécution des juifs particulièrement vive en 1943–1944. C’est aussi un traité d’histoire, sur l’histoire de l’Italie pendant la Seconde Guerre mondiale et sa reconstruction. J’ai voulu alterner les passages sur Gino Bartali – sa vie de sportif, pendant la guerre – et les crises politiques pour que ce ne soit pas trop intense.

Vous détaillez notamment l’année 1938, marquée par le titre de champion du monde de football de la Squadra Azzurra et la victoire de Bartali sur le Tour de France. Des succès qui semblent différents ?

Le fascisme utilisait le sport comme moyen de propagande. Et à l’époque, le cyclisme est plus populaire que le foot. Le Tour de France, disputé par des équipes nationales, était une épreuve vénérée en Italie. Les footballeurs ont été des marionnettes du régime. Ils faisaient le salut fasciste, expliquaient qu’ils avaient gagné grâce au Duce, plein d’idioties de ce genre. Au contraire, Gino Bartali fut l’un des rares sportifs à ne pas prendre la carte du parti fasciste. Il faisait le signe de croix quand il gagnait et il n’a jamais eu le moindre mot en faveur de Mussolini ou du régime.

Malgré tout, vous démontrez qu’une partie de la presse italienne, et notamment la Gazzetta dello Sport, rattachait les succès de Bartali au régime…

Oui, les victoires de Bartali étaient présentées comme la preuve de la supériorité de la race italienne… Bartali ne pouvait pas l’empêcher. Il était Italien, donc il gagnait pour l’Italie, sinon, il aurait dû s’exiler. Après la guerre, on a retrouvé des dossiers de la police secrète fasciste qui avait donné l’ordre à la presse de parler du sportif mais pas de l’homme car il était opposé au régime.

D’ailleurs, les titres d’articles de la presse italienne mais aussi française sont très présents tout au long du livre.

Dans mes recherches, je me suis appuyé sur la presse des deux pays de l’époque. Pour montrer les différences mais aussi certaines manipulations. En 1938, la presse proposait des titres dithyrambiques sur la visite d’Hitler en Italie, en occultant totalement l’attitude de Pie XI, qui avait quitté Rome pour ne pas être dans la même ville qu’Hitler.

Le plus marquant est le comportement de Gino Bartali pendant la Seconde Guerre mondiale. Pouvez-vous l’expliquer ?

J’explique comment l’Italie est arrivée à une occupation par les Allemands, avec la rafle du ghetto de Rome en octobre 1943 où plus de 1000 juifs italiens ont été déportés au camp de concentration d’Auschwitz. On voit un miracle, les Juifs et les Catholiques se rassembler pour sauver une population. Il y avait 47 000 juifs italiens. En Toscane, un réseau clandestin « Delasem » se met en place, animé par la communauté juive et par le cardinal de Florence, Elia Angelo Dalla Costa, pour cacher des juifs dans des couvents et pour leur procurer des faux documents d’identité. Gino Bartali va faire jusqu’à 400 km à bicyclette par jour pour acheminer des faux papiers, cachés dans le guidon ou la selle, vers les couvents de la région où les juifs sont protégés. Il prétexte des entraînements et utilise sa popularité pour contourner les contrôles. Il aurait pu rester tranquillement chez lui, en famille. Il a décidé de se mettre en danger.

Pourquoi n’a-t-il jamais voulu en parler publiquement, même lorsque ça s’est su dans les années 80 ?

Il a voulu le garder pour lui, c’était son intimité. J’en ai parlé à ses deux fils encore en vie, Luigi et Bianca Maria (son troisième fils Andrea est décédé en 2017), qui ont été témoins d’allusions. Gino disait qu’il avait juste fait son devoir. C’était aussi un respect pour ceux qui ont perdu la vie. Ce n’est pas un cas unique. Oskar Schindler n’a jamais voulu être mis en avant. Primo Levi a écrit sur sa déportation à Auschwitz pour témoigner, mais ne s’est jamais glorifié. Gino Bartali disait que les médailles qui comptent sont celles que l’on reçoit lors de la vie éternelle. Il était un catholique dévoué à Sainte-Thérèse de Lisieux. Il allait à l’église chaque matin avant le départ de l’étape, il priait encore sur la ligne. Il avait une foi catholique qui en était même naïve.Gino Bartali pose avec son épouse Adriana Bani et leurs deux premiers fils Andrea et Luigi Bianca en 1960. CRÉDIT PHOTO : ARMAND COLIN

Pour revenir au sportif, Gino Bartali signe un autre exploit en 1948. Il remporte le Tour alors que l’Italie est en plein chaos. Ce qui semble l’avoir transcendé ?

Il a reconnu qu’il n’aurait pas eu la même stratégie de course s’il n’y avait pas eu l’attentat (le 14 juillet, jour de repos sur le Tour, le leader communiste Palmiro Togliatti est touché par gravement balles. Il survivra, NDLR). Le Premier ministre Alcide de Gasperi téléphone à Gino Bartali, qu’il a connu à l’Action catholique, et lui fait comprendre que l’Italie a besoin de joie, de calme, qu’il doit gagner le Tour pour calmer les esprits. Il est à plus de 20 minutes de Bobet au général. Il gagne trois étapes d’affilée et remporte le Tour avec 26 minutes d’avance. Et il a 34 ans. Un exploit guidé par sa foi catholique et sa croyance en des valeurs comme l’amitié envers de Gasperi et le patriotisme. Il a inspiré l’optimisme.

Vous présentez l’Italie de l’Après-guerre sous le spectre de trois couples rivaux. Les politiques Palmiro Togliatti et Alcide de Gasperi, les personnages de cinéma Don Camillo et Peppone, ainsi que les cyclistes Fausto Coppi et Gino Bartali. Est-ce une parabole envers l’Italie contemporaine ?

J’ai essayé de décrire la mentalité italienne à travers ces trois couples, qui se disputaient mais savaient se rassembler, malgré leurs divergences, pour le bien de tous. L’Italie d’aujourd’hui a besoin de retrouver de la confiance, une atmosphère positive. On traverse une zone de turbulences (l’Italie n’a pas de gouvernement depuis les élections, début mars, NDLR). Les leaders politiques actuels sont-ils capables de dépasser leurs querelles personnelles, d’oublier leurs ambitions et de s’allier pour le bien de la nation? J’en doute, il faut de l’intelligence et de la sensibilité pour y arriver sur la durée.

Est-ce un livre à part dans votre bibliographie ?

Oui. Pour plusieurs raisons. J’aime le sport mais je ne suis pas journaliste sportif. J’ai effectué énormément de recherches, visionné des documentaires, des interviews, rencontrer du monde. Je me suis passionné pour cet homme. Et puis, cela faisait écho à l’histoire de mon père qui avait été persécuté et qui avait perdu son travail à cause des lois raciales. Notre famille, qui était juive, s’était convertie trente ans plus tôt pour des raisons d’ordre privé. Mais on restait des juifs pour les fascistes. Ce livre m’a pris cinq mois, à me lever à cinq heures du matin. C’est mon sixième ouvrage en Français, le plus difficile à écrire et celui dont je suis le plus fier. Il est pour le public français mais j’espère qu’il sera traduit et publié prochainement en Italie.

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