Sassuolo, un miracle construit par la Mapei

Ce dimanche 22 novembre, Sassuolo s’est retrouvé en tête de la Serie A. Ce fut bref : de 15 h 42 à 21h05 pour être précis. Ces quelques heures furent certes anecdotiques puisque seule l’équipe en tête du championnat à l’issue de la journée est considérée comme leader. Vainqueur à Naples (1-3), Milan l’était avant et le reste après cette 8e journée. Mais ce furent les premières heures passées au sommet, mêmes officieusement, donc un moment historique pour un club qui a découvert la Serie A en 2013. Voir Sassuolo invaincu après 8 journées de championnat, avec la meilleure attaque (20 buts, comme l’Inter) peut surprendre. Le calendrier n’a pas été démentiel jusqu’ici avec un seul gros, le Napoli, que Sassuolo a battu au San Paolo (0-2). D’ailleurs, l’équipe de De Zerbi a remporté ses 4 matches en déplacement en ce début de parcours. Le succès dimanche à Vérone, autre équipe révélation de ces derniers mois (0-2) fut un mélange de maîtrise et de réussite (4 poteaux pour les locaux). Un résumé de l’équipe qui séduit le plus en Italie depuis la reprise des compétitions en juin.

Sassuolo n’est pas un grand nom du calcio, avec ses 72 000 tifosi selon la dernière enquête StageUp/Ipsos (juin 2020). Ce n’est pas même pas une grande ville, connue comme la cité de la céramique. 40 000 habitants, le plus faible total de Serie A, mais assez proche des promus Benevento (60 000), Spezia (94000) et Crotone (64000). Sur le terrain, en revanche, les neroverdi sont à la hauteur des métropoles italiennes : Milan, Turin, Rome, Naples… 

Présentation du club centenaire qui s’invite à la table des grands.

Une croissance contrôlée

Créé en 1920, le club de Sassuolo a connu des fusions, des changements de présidence, de couleurs, de noms, de divisions tout en restant dans les championnats régionaux, avec de brefs apparitions en Serie D ou C2. Il était d’ailleurs en Serie C2 au début du siècle, à lutter pour le maintien lorsque GiorgioSquinzi, patron de la Mapei a pris en mains le club. On est en 2002 et l’équipe cycliste à succès portant ce sponsor à 5 lettres vient d’être dissoute. Le dopage avait eu raison de la passion de Giorgio Squinzi, qui continuera ses balades le dimanche avec ses amis et à escalader le Stelvio. Giorgio est le fils de Rodolfo, qui a créé la société à Milan en 1937. Mapei est devenu un leader mondial dans la production d’adhésifs et de produits chimiques pour la construction, avec 2,8 milliards de chiffre d’affaires et plus de 10 000 employés.

Giorgio, passionné de sport (mais aussi d’art contemporain et musique lyrique), s’est tourné vers le football et Sassuolo que sa société sponsorisait depuis des années. Il voulait bâtir, laisser une trace, pas seulement mettre en avant le nom. Malgré ce soutien riche et prestigieux, Sassuolo n’a pas grillé les étapes. Il a dû attendre 2008 pour conquérir le championnat de Serie C avec Max Allegri sur le banc. Son premier titre d’entraîneur, lui ayant ouvert les portes de Cagliari (Serie A), avant le scudetto avec Milan (2011). Stefano Pioli a passé la saison 2009/2010 à Sassuolo (4e place), mais c’est Eusebio Di Francesco qui a fait franchir la marche suivante en obtenant le titre de Serie B en 2013 et donc une montée historique en Serie A. Il a installé le club dans l’élite, malgré un renvoi en janvier de la première saison et un rappel 5 matches plus tard (5 défaites pour Alberto Malesani). Le maintien est finalement obtenu avant la dernière journée.

La Mapei a mis les moyens

Mapei a doté le club de structures pour accompagner les montées sur le rectangle vert. En 2013, la société a racheté le stade de Reggio-Emilia, construit en 1994 par la Reggiana, le club de la ville (premier cas de stade de propriété d’un club en Italie), qui a enchaîné les déboires financiers durant les années 2000. En 2013, Giorgio Squinzi a acquis l’enceinte pour 850 000 euros, l’a rebaptisé Mapei Stadium – città del Tricolore et a ainsi offert à son Sassuolo un édifice aux normes pour célébrer l’accession à la Serie A (il a été joliment restructuré avec une jauge de 24 000 places). Car l’équipe jouait à Modène depuis 2008 et l’arrivée en Serie B après tant d’années à Sassuolo. Mais le stadio Enzo Ricci n’était pas aux normes du professionnalisme. L’équipe a continué à s’y entraîner jusqu’à l’été 2019 et l’inauguration du centro sportivo Mapei Football Center qui regroupe les pros et les jeunes à Cà Marta (12 millions d’euros de travaux), en périphérie de Sassuolo. Du foncier, des lignes de crédit régulièrement ouvertes et la publicité. Le nom de la société s’affiche partout, stade, centre d’entraînement et bien sûr en gros sur les poitrines des joueurs. Au total, le contrat de sponsoring est de 18 millions d’euros par an, comparable à ce que touche la Juventus et plus que tous les autres gros de Serie A. 5 millions de recettes publicitaires viennent s’ajouter au chèque total de la Mapei (23 millions par saison selon Calcio e finanza), ce qui représente près du tiers des revenus du club sur les derniers exercices. 

Entre 2010 et 2019, Mapei a ainsi investi 270 millions à Sassuolo, dont 200 millions sous forme de contrats commerciaux a détaillé la Gazzetta dello Sport en juillet.Recettes et résultat net de Sassuolo (données Gazzetta dello Sport)

Giorgio Squinzi est décédé en octobre 2019 (à 76 ans) mais ses enfants ont confirmé l’engagement auprès du club et la confiance en l’administrateur délégué (et architecte du projet sportif) Giovanni Carnevali alors que l’historique président Carlo Rossi (et ami de Squinzi) est toujours en place. 

Peu avant sa mort, Squinzi, homme discret, avait rappelé: “Les propriétaires chinois ne peuvent pas avoir le même attachement que les grands hommes du sports comme Moratti, Berlusconi ou Viola.”

Quant à l’hymne du club « Neroverdi », il a été composé en 2013 par Nek, artiste pop-rock qui approche des 30 ans de carrière et qui est né à Sassuolo.

Un effectif dessiné par et pour De Zerbi

Sassuolo en Europe la saison prochaine? Ce ne serait pas inédit. Sixième de Serie A en 2016, l’équipe, encore guidée par Di Francesco, avait obtenu une place en tour préliminaire d’Europa League et avait passé les deux obstacles. La phase de groupes fut plus difficile (4e, 5pts) et la saison en championnat anonyme (12e en 2017). Di Francesco partît pour la Roma. Après une saison neutre avec deux coachs (Bucchi puis Iacchini), Roberto De Zerbi fut intronisé. Un pari car le jeune technicien – qui fut un honnête joueur de Serie B et C, avec aussi un passage à Cluj – avait été brièvement vu en Serie A à Palermo (12 matches dont 9 défaites à l’automne 2016) puis à Benevento, qu’il n’avait pas sauvé malgré un impact reconnu sur le jeu (2017-2018). Il a trouvé en Emilie-Romagne le cadre parfait pour déployer ses idées de jeu ambitieuses et sa philosophie de travail, comme il l’a expliqué dans un excellent entretien au magazine Caviar (retrouvez le podcast calcio espresso avec Jules Grange-Gastinel qui l’a interviewé).

Il n’y a pas de stars, l’effectif est construit sans faire de folies et en profitant des plus-values chaque saison : Zaza (15 millions d’euros), Defrel (14), Sansone et Vrsaljko. (10), Lorenzo Pellegrini (9), ou encore Politano (19) et Demiral (12). Des ventes qui permettent d’acheter et d’augmenter sagement les salaires. Les club a la 13e masse salariale du championnat (35 millions d’euros annuels selon la Gazzetta dello Sport avec comme record 1,5 million pour le vice-capitaine Domenico Berardi). 

Sassuolo compte actuellement 4 joueurs dans le groupe (large) de la Nazionale parce qu’il a su aller les chercher et les faire grandir. Buteur régulier, Caputo (33 ans) est devenu le 3e attaquant dans la hiérarchie de Mancini, mais il était à Empoli il y a moins de 2 ans. Manuel Locatelli (22 ans), acheté au Milan en juillet 2019 pour 12 millions, a explosé sous les ordres de De Zerbi et a remplacé admirablement Verratti au milieu lors des matches de novembre en Azzurro. Il vaut actuellement au moins 40 millions d’euros et tous les grands clubs le scrutent. Sur Twitter, l’ancien milieu Claudio Marchisio, en répondant à une question de Paolo Del Vecchio, l’a qualifié de « certitude pour cette Nazionale » et espéré « qu’un gros club italien croît en lui pour le step définitif ».

Et Berardi enchaîne enfin après quelques ralentissements. L’enfant du club est le meilleur buteur de la Squadra Azzurra en 2020 avec 3 réalisations, devenant un candidat crédible au poste d’ailier droit titulaire en vue de l’Euro. Lui aussi à le profil pour rejoindre un grand club.

Le défenseur Gian Marco Ferrari a profité des blessures pour lui aussi revenir dans le groupe en novembre après 2 ans sans convocation (0 sélection).

Le 15 novembre, la Nazionale a joué à Reggio Emilia et battu la Pologne (2-0) avec Locatelli titulaire, Berardi en remplaçant buteur, Ferrari sur le banc alors que Caputo avait dû renoncer au rassemblement sur blessure. Le matin, une cérémonie devant le stade avait été organisée avec les trois joueurs (mais aussi Bonucci, Magnanelli, Gravina président de la FIGC). L’avenue d’entrée s’appelle désormais Giorgio Squinzi et de la cour principale Adriana Brusholi, épouse du défunt patron et qui était grande fan neroverde.Berardi et Locatelli sous le maillot de la Nazionale le 15 novembre à Reggio-Emilia.

L’équipe actuelle de Sassuolo a également l’accent francophone. Arrivé en 2018, Jérémie Boga a trouvé de la stabilité après des années à enchaîner les prêts via Chelsea. 11 buts la saison passée pour l’international ivoirien. Maxime Lopez vient de s’engager en prêt – convaincu par le technicien – et s’est déjà installé dans le coeur du jeu à côté de Locatelli dans le 4-2-3-1. L’attaquant Grégoire Defrel est revenu et apporte son expérience dans la rotation offensive. Sans oublier au milieu le franco-marocain Mehdi Bourabia et le jeune ivoirien Hamed Junior Traorè (révélation à Empoli la saison passée). L’effectif s’est ainsi construit au fil des années, sans faire de bruit. Marlon, Muldur, Ayhan, Romagna sont d’autres recrutements d’avenir. Alors que l’attaquant Raspadori, formé au club, pousse à la porte et que le capitaine Francesco Magnanelli, au club depuis 2005, est toujours là.

Sassuolo a le 9e effectif en terme de valeur marchande selon Transfertmarkt.

Et maintenant? 

Dimanche, Roberto De Zerbi a freiné l’enthousiasme des médias italiens en refusant de voir son équipe être citée comme candidate au titre : « lI faut faire les gens sérieux. Il y a d’autres équipes qui ont bien plus que nous, à tous points de vue, en ce qui concerne le Scudetto. » La marche est en effet encore très haute pour faire une Hellas Verona (1985) ou une Sampdoria (1991), titrés pour la première et seule fois. La surprise serait encore plus grosse. En revanche, dès le début de saison, il n’écartait pas de ramener Sassuolo sur la scène européenne, alors qu’il a fini 11e et 8e lors de ses deux premières saisons en nero verde et qu’il sera en fin de contrat en juin 2021.

« Je n’ai pas peur de me fïxer des objectifs difficilement atteignables. On peut espérer se qualifier pour une coupe d’Europe », confiait-il à Caviar. Comme le fait de vouloir « entraîner un club parmi les plus grands cadors européens. Mais ce que je souhaite par-dessus tout, c’est le rejoindre en conservant ma philosophie de jeu intacte. Partir pour partir, ce n’est clairement pas pour moi.” 

Une philosophie qui sera mise à rudes épreuves lors des prochaines semaines, alors que les éloges pleuvent actuellement sur lui et ses joueurs. La réception de l’Inter (28 novembre) suivi du déplacement chez l’As Roma (6 décembre) donneront des indications, comme l’accueil de l’(AC Milan (20 décembre), sur les capacités de Sassuolo à se mêler ou non à la lutte pour les places européennes. Et puis il y aura des voyages début 2021 chez l’Atalanta (3 janvier), la Juventus (10 janvier) et la Lazio (24 janvier) pour clore la phase aller. Autant d’occasions d’écrire de nouvelles pages de cette histoire atypique. 

Carlo Pecchi administrateur de la Mapei a glissé dans un entretien que le docteur Squinzi avait fait grandir Sassuolo “depuis la Serie C2 à la Serie A et l’Europa League avec l’espoir d’arriver un jour où l’autre en Ligue des Champions”. Ce jour n’est peut être pas si loin…

Contro il calcio moderno : un réquisitoire pour le football populaire

186 pages résumées en quatre mots. Pierluigi Spagnolo, journaliste à la Gazzetta dello sport (après avoir exercé au Corriere della Sera notamment) a choisi d’aller frontalement contre le football moderne. 

Spécialiste des Curve italiennes depuis plus de 20 ans (il a écrit I ribelli degli stadi, les rebelles des stades en 2017), le journaliste propose un réquisitoire contre l’évolution du football. S’il s’appuie sur l’Italie, il ouvre les yeux sur les voisins européens pour démontrer que tous les pays suivent la même trajectoire. Une trajectoire qui mène à la perte de la passion. Avant le reste? Spagnolo rappelle d’entrée et à la fin que « le football n’est rien sans tifosi », citant le célèbre manager écossais Jock Stein (football without the fans is nothing).

Nous vivons actuellement par l’extrême cette situation. La pandémie de Covid-19 a obligé les ligues et les fédérations à s’adapter pour continuer à jouer. Des matches dans des stades vides, ou presque, un peu partout depuis des mois. Les groupes ultras étaient d’ailleurs majoritairement contre la reprise des compétitions à huis clos en mai/juin. Mais avant, les supporters avaient déjà été mis à rude épreuve. Quelques faits tragiques dans les années 80 et 90 ont « facilité » le mouvement pour « nettoyer » les stades en Angleterre puis ailleurs. Une normalisation sans cesse recherchée face aux actes de racisme et aux débordements de violence. Le tifoso est devenu « l’ennemi public numéro 1 » selon l’auteur qui rappelle que le stade n’est qu’un reflet de la société. Un microcosme, vu à la loupe, avec des excès à condamner mais de là à presque tout rejeter, bannir.

Du supporter au consommateur

Ainsi, le prix du billet est en hausse perpétuelle alors que les nouveaux stades ont des capacités réduites. Simple stratégie de l’offre et de la demande pour remplir l’enceinte avec un public sélectionné. Des « flâneurs », qui viennent vivre une émotion et non plus supporter leur équipe. La Juventus dès 2011 a initié le mouvement en Italie avec son « Stadium » de propriété et limité à 41000 places. L’Inter et Milan veulent aussi leur stade multi-fonctions avec 60 000 places pour 2024 (mais la mairie conserverait la propriété). 1,3 milliard d’euros  d’investissement (50/50 entre les deux clubs) à coté de l’actuel San Siro pour une rentabilité espérée sur trente ans. Plus modestes, Udinese et Atalanta ont racheté et modernisé le stade, mais dans l’ensemble, l’Italie est en retard sur ce processus et « souffre » de stades communaux et vieux. 

Aujourd’hui, le prix moyen du billet est de 69 euros en Serie A, comparable à l’Espagne (70) et l’Angleterre (74). La France (37) et l’Allemagne (32) sont plus raisonnables et ont conservé des règles pour les prix des places visiteurs. En Italie, ces derniers mois, le mouvement des tifosi c’était durci sur plusieurs points. Il peut des parcages vides alors que 50, 60, 70 euros étaient demandés par le club receveur pour un billet. Loin de l’époque où le billet de métro et de stade étaient  comparables…

Message des Ultras de Lecce la saison passée

Conséquence, la courbe des affluences s’est effritée. Après des années 1970/1980 à 35 000 spectateurs de moyenne par match, la Serie A a commencé à perdre du monde dans les années 90, pour arriver à 19 307 spectateurs de moyenne en 2006-2007, alors que les Azzurri étaient tous justes champions du monde mais que le calciopoli avait fait des dégâts sportivement (Juventus en Serie B) et sur l’image du football italien. De 22 200 en 2016/2017, la moyenne est progressivement remontée à 26 000 la saison passée (jusqu’en mars), la preuve que la stratégie moderne  n’est pas inefficace pour conserver une bonne base de public, même si le championnat italien est devancé par les trois autres gros en termes d’affluence et même par la Ligue 1 en taux de remplissage.

Du stade à la télévision

Hausse des prix, tri des supporters pour contenir les « Brigate » et autres groupes nés dans les années 70 mais aussi et surtout l’effet de la télévision. La messe du calcio le dimanche à 15 heures a progressivement disparu. En 1993, Tele+ (lancé en 1990 par des entrepreneurs dont Berlusconi avec Canal+ comme actionnaire majoritaire, avant d’être absorbé par Sky Italia en 2003) a trouvé un accord avec la Lega pour diffuser un match par journée (1,2 milliard de lire par partie, soit 600 000 euros), programmé le dimanche soir. Lazio-Foggia le 29 août 1993 fut le premier match payant de Serie A, devancé en absolu par Monza-Padova, Serie B, la veille. Le pied était mis dans la porte. Saison après saison, la télévision s’est installée dans le paysage  et a imposé ses choix. Les droits TV pèsent pour 59% des recettes (1,4 milliard d’euros) des clubs de Serie A (saison 2019-2020), le championnat le plus dépendant avec l’Anglais.

Alors, les matches sont avancés au vendredi soir, repoussés au lundi. On programme un derby della Madonnina à 12h30 pour le public asiatique, comme l’a fait le Clasico en Espagne. Les grilles tv ont pris le dessus sur le sportif, ne respectant plus l’équité des matches des dernières journées en simultané, quitte à voir des parties de Coppa d’Italia un mardi à 14 heures, pour qu’il soit diffusé sur la Rai, dans un stade bien creux… Et encore, le service public continue de proposer du football professionnel, en plus des sélections. Et Mediaset diffuse une affiche de Ligue des Champions par tour en gratuit. 

Adriano Galliani (ex administrateur délégué de l’AC Milan) en 2006 dans un entretien à Affari e finanza avait expliqué :

« Quand on a acquis le club en 1986, la billetterie représentait 90% des recettes. Aujourd’hui, le mix’ est 60% des droits TV, 25% les sponsors et 15% la billetterie. Les 85% sont à conquérir comme n’importe quelle autre entreprise ». 

D’où les frontières repoussées, littéralement, pour conquérir de nouveaux consommateurs avec les rencontres à l’étranger. L’Italie avait ouvert la voie dès 1993 avec la Super Coppa délocalisée aux Etats-Unis avant de revenir au pays. trop tôt. Depuis quelques années, la question n’est plus si le match entre le champion de Serie A et le vainqueur de la Coppa sera délocalisé mais où. Après la Chine, le Qatar ou la Libye, c’est actuellement en Arabie Saoudite pour 7 millions par saison (et tant pis pour les droits des femmes). Avant des rencontres de championnat? La Serie A, comme la Liga ou la Premier League ont déjà avancé le projet…

La Lega s’est lancée dans la création d’une société « media company » dont 10% seraient vendus à des fonds privés (CVC Capital Partners est en négociation exclusive). La Formule 1 avait ouvert ce créneau avec succès, d’autres sports suivent l’exemple. 

Autre effet du football moderne, le maillot. Ce symbole qui unit sous les mêmes couleurs les amoureux d’un même club, perd de sa splendeur. Ils sont barrés de sponsors (50 en Serie A la saison passée pour 116 millions d’euros) aux couleurs et motifs toujours plus originaux et aux prix en hausse. Sans parler des numéros de maillots jusqu’au 99, des transferts à profusion pour équilibrer les comptes, faire vivre le milieu et qui ont rendu la « bandiera » en voie de disparition…

Le constat est sans appel, le tifoso est devenu un client. Il doit payer sa place, son maillot, consommer le jour du match et pas seulement. Et tant pis, si l’ambiance au stade est froide, ce qui rend pourtant le spectacle télévisuel moins plaisant (il doit d’ailleurs aussi s’abonner aux différentes chaînes pour suivre son équipe). On ne peut pas tout avoir. Le football a choisi l’argent à la passion. Et le projet de SuperChampions évoqué par Spagnolo dans la dernière partie va en ce sens. Depuis des années, les gros clubs laissent planer cette menace d’une ligue semi-fermée. Seulement des grosses affiches, dans des stades modernes et remplis de spectateurs, diffusés exclusivement par les télévisions payantes ou les GAFA. A toujours chercher davantage d’argent, à faire grossir la bulle, le football se coupe de ses racines populaires, qui en ont fait le sport roi. Pierluigi Spagnolo le rappelle avec des faits, citations et chiffres cruellement implacables, même si une thèse opposée, faisant l’apologie de la modernité du football est tout à fait louable et respectable. 

Pour être honnête, après avoir fermé le livre, j’ai écrit ces quelques lignes loin des matches de la Ligue des Nations. Une nouvelle compétition, sans histoire ni saveur, venue remplacer les parties amicales et surcharger le calendrier de matches officiels pour donner davantage de visibilité et de bénéfices (financiers) aux équipes nationales. Le football de sélection est une victime du football moderne qui tourne autour des clubs. Alors, tout est fait pour sauvegarder son bout de territoire, quitte à faire voyager et mélanger des joueurs alors qu’un virus circule toujours et oblige les gouvernements européens à réinstaller des confinements. Déjà, l’été dernier, on a repoussé d’un an l’Euro pour finir les championnats nationaux et les Coupes d’Europe, alors que des milliards d’euros de droits tv étaient menacés en cas de non reprise de ces compétitions. Cela fut le cas pour celles qui le souhaitait avant d’enchaîner directement sur une nouvelle saison, sans vacances ou presque pour les joueurs soumis aux tampons plusieurs fois par semaine, en isolement lorsqu’un coéquipier est positif. The show must go on. C’est le football moderne…

Contro il calcio moderno, de Pierluigi Spagnolo, édition Odoya.

Slow Sud, un coin « terrone » à Milan

Voyage en Terronie. L’opposition Polentone (nord) / Terrone (sud) est un marqueur de la société italienne. Humour, dédain, insulte, les interprétations varient selon le contexte… Les Italiens de la partie méridionale sont renvoyés à ce lien « à la terre », mais avec une poids souvent négatif derrière cette parole. L’accademia della Crusca cite le linguiste Bruno Migliorini, qui dans son livre « Parole e Storia » (1975) écriva : « Les méridionaux appellent polentoni ceux du Nord, où est fréquemment utilisé la polenta ; alors que ces derniers appellent les méridionaux terroni, habitants des « terres dansantes » sujettes aux tremblements de terre. » Un terme qui au fil des années a trouvé des liens avec paysans, vilains, pauvres, bêtes…

Si Milan est la capitale économique et de la mode italienne, c’est aussi une ville de migration, où de nombreux méridionaux viennent chaque année pour leurs études ou travailler. Cette diversité se retrouve dans la vie quotidienne de la cité, de la culture en passant par la gastronomie. Bien sûr, tout n’est pas parfait. Comme ailleurs, il y a des incidents, des polémiques comme lorsqu’en 2019 une propriétaire ne voulait pas louer un appartement aux méridionaux, ou encore la fuite des « Milanais d’adoption » vers leur sud lorsque la Lombardie est devenue zone rouge aux prémices de l’émergence du Covid-19, début mars.

Panelle.

Milan, qui accueille des salons internationaux tout au long de l’année, est sans doute la ville la plus internationale d’Italie aussi en termes de cuisine. Mais également la plus régionale avec de nombreuses osterie pugliese, siciliane, toscane… effet de cette migration. On pourra y revenir.

Le restaurant présenté aujourd’hui, Slow Sud, a décidé de jouer à fond la carte terrone en plein coeur de Milan, un emblème de la polentonie. La polenta, ce plat (succulent) à base de farine de maïs, est une spécialité de Bergame, voisine lombarde à 40 km à l’Est. Le nom renvoie aussi à « Slow Food », l’association internationale qui milite pour une alimentation de qualité et respectueuse des territoires, de l’écosystème.

Pasta alla norma

L’établissement, situé à proximité de la via Torino, dans le quartier du Duomo, se revendique même « ristorante terrone ». La décoration renvoie logiquement au sud. Et la carte est un voyage dans la cuisine méridionale, avec une prédominance de la Sicile, mais passe aussi par la Sardègne, Calabre ou les Pouilles. Et une promesse « in amore vince che frigge », en amour gagne celui qui frit. Parmi les plats fave e cicoria, panelle, gattò, parmigiana, pasta alla norma, timballo alla palermitana, paccheri siracusana, calamari ripieni, polpette catanesi, scarpece, caponata, jusqu’au dolce cannolo siciliano sont à (re)découvrir. Les boissons n’échappent pas à cette régionalisation avec les bières Ichnusa et 24 Baroni Nera ou les vins Primitivo, Negroamaro (rouges), Catrarratto, Moscatello Selvatico (blancs) notamment.

Timballo di anelletti alla palermitana.

Vous trouverez sans doute des ambiances plus « typiques » du sud à Milan mais derrière ce côté un peu « marketing » (jusqu’à la Terron’s Card avec 10% de réduction), l’atmosphère est détendue, l’accueil convivial, le service attentionné, la nourriture bonne et les prix corrects. Autant de motifs pour faire un pause lente à « Slow Sud ».

Cannolicchi siciliani en version livraison.

Il est même possible d’emmener un bout de terronie à la maison (agréable en cette période de restriction). L’épicerie est voisine « Putia Bottega Terrona » avec notamment des panini et un service « delivery terrone » est proposé sur le site avec livraison gratuite et pour certains plats au choix une part pour une personne ou une « terrona », comprenez, une portion plus copieuse.

Dans « Così parlò Bellavista », (de Ugo Ojeti) le personnage principal dit « on est tous le méridional de quelqu’un ». En cuisine (et pas seulement), cela peut être pris comme un compliment.

Slow Sud, Via delle Asole, 4 – Milano
+39 02 7200 2595 www. slow-sud.it

Francesco Totti se raconte dans un documentaire et c’est réussi


« Mi chiamo Francesco Totti ». Un titre qui résume tout. Pendant plus d’une heure et demie, l’emblématique capitaine et numéro 10 de la Roma se raconte à la première personne, lui qui se définit « timide » depuis l’enfance et n’a pas l’habitude d’accaparer les médias et les réseaux sociaux de déclarations et autres prises de position. Avant ce documentaire, il y eut un livre « Un capitano », écrit avec Paolo Condo en 2018, pour revenir sur ses souvenirs, sa vérité. Ce documentaire est son prolongement.

L’œuvre du réalisateur Alex Infascelli a eu droit à une présentation au festival du film de Rome, avant trois journées « événements » dans les cinémas du pays (19 au 21 octobre). En sortant de la salle, ce mardi après-midi, le sentiment est largement positif. Bien sûr, c’est à la gloire du joueur, qui n’a pas de contradictions, mais n’élude pas certains moments plus délicats.

Déjà, Totti n’a pas cherché à poser sa voix. Au contraire, son accent romain transpire à chaque parole, son naturel aussi, presque comme s’il était dans la salle avec nous, à commenter tranquillement les images de sa vie. Les archives sont le point fort de ce documentaire qui s’ouvre avec le piccolo Francesco à la plage avec ses parents, et ce « tiè, regarde comment maman était jeune ». Les images de ses matches en jeunes, de ses exploits en professionnel mais aussi des moments intimes de sa vie s’enchaînent, accompagnés de ses témoignages. On ne tombe pas dans le pathos grâce à l’écriture du réalisateur romain (récompensé pour plusieurs oeuvres comme Almost Blue ou S is for Stanley) qui a su bonifier cette riche matière.

On parcourt toute sa carrière, dès ses premiers faits d’armes en jeunes sous les couleurs de Lodigiani « la seconde équipe de Rome, parce que la Lazio est la troisième », glisse-t-il. A 12 ans, il a le choix entre la Roma et la Lazio, qui semble favori. « Je viens d’une famille de Romanisti. Si j’avais choisi la Lazio, on m’aurait dit au revoir pour toujours ». Il dira juste au revoir à une vie normale, comme il l’a détaillé à Vanity Fair Italia dans un très long entretien paru cette semaine pour promouvoir la sortie du documentaire. “La route d’un footballeur est pleine de solitude parce qu’elle est extérieure à la réalité et parallèle à la vie quotidienne des autres. Tu commences jeune à voyager, dormir seul au vert, à manger différemment. Ça semble de petites choses mais qui te changent mentalement.”

Totti, habitué de la Curva Sud depuis l’enfance, a découvert la Serie A à 16 ans aux côtés de Giuseppe Giannini. « Il Principe » de Rome, est d’ailleurs venu lui faire une surprise à la fête d’anniversaire de ses 18 ans. Il aura la succession de son numéro 10 puis son brassard, pour devenir « il Re » de Rome.

Il a grandi comme footballeur et homme grâce à Mazzone et Zeman, moins grâce à Bianchi, avec qui il aura ses premiers rapports conflictuels avec un entraîneur. On navigue ainsi dans ses souvenirs, buts à l’appui. Le scudetto sous Capello en 2001 avec Montella et Batistuta à ses côtés, un an après la secousse à Rome du titre remporté par la Lazio. Et puis la Coupe du monde 2006, alors qu’il revenait d’une rupture du péroné (février). Lippi était venu lui parler à Rome avant de dévoiler la liste. Il insiste sur le penalty contre l’Australie, ces « 20 secondes » d’angoisse alors que l’Italie est à 10, avant de tirer et d’envoyer la Squadra Azzurra en quarts de finale d’un parcours achevé par un sacre à Berlin face à la France.

Romanista et Romain pour toujours, « qu’est ce tu es belle Rome », dit-il. Mais il y eut « les doutes » lorsque le Real Madrid l’avait érigé en priorité. Il prolongera finalement à la Roma et verra son « frère » Antonio Cassano s’engager avec le club espagnol.

Sa rencontre avec Ilary Blasi, star de la tv, n’est pas éludée, au contraire. On voit une sortie au cirque ensemble ou encore le mariage en 2005, diffusé en direct à la télévision, avec une foule monstre devant l’église, la naissance des enfants… Totti livre aussi sa vie privée qui se conjugue parfois avec le football, comme lors du derby en mars 2002 (5-1) avec un t-shirt « 6 unica » sous son maillot. Il a longtemps hésité sur le mode de lui adresser un message. Il a signé trois passes décisives pour Montella, avant de marquer « le plus beau but » de sa carrière et enfin libérer son cri du coeur pour Ilary. Plusieurs fois, il rapporte l’avis de sa femme dans ses choix ou dilemmes, presque comme un mentor.

Les anecdotes défilent jusqu’au dernier jour de sa carrière de footballeur, le 27 mai 2017. Les mois précédents furent pesants. Pourtant, en janvier 2016, lorsque Luciano Spalletti effectua son retour sur le banc de la Roma, Totti était heureux de pouvoir finir sa carrière avec « un ami ». Un rapport de confiance né lors du premier passage du technicien sur le banc de la Louve (2005-2009). Ce fut « un cauchemar », dès le premier jour, le capitaine a senti que « le rapport avait changé ». La rupture définitive interviendra dès le 21 février 2016. Spalletti ne convoque pas Totti pour le match contre Palerme, suite à une interview du joueur au journal télévisé de la Rai demandant « respect et clarté », alors que son temps de jeu est faible. Totti viendra à l’Olimpico, poussé par Ilary. Il sera ovationné par les tifosi – qui siffleront Spalletti -, puis reviendra en jeu, les rencontre suivantes, quelques minutes ici ou là. Le doublé en deux minutes et deux ballons touchés contre le Torino (3-2, avril 2016) aurait pu être la fin. Il prolonge d’une saison sans trouver davantage d’espace jusqu’à une sortie unique. Après le match, on ressent l’émotion alors qu’il est seul sur des marches dans le sous sol de l’Olimpico. De longues secondes, le regard perdu, avant d’entrer sur la pelouse sous l’ovation et une haie d’honneur de ses partenaires, jusqu’à tomber dans les bras d’Ilary (arborant un maillot 6 unico) et leurs trois enfants.

Les larmes de tout un peuple qui répondent à une question qu’il se pose au coeur du récit : « Mais je me dis : est-ce que ce sera possible un jour dans ma vie que personne ne m’arrête pour me demander un autographe. Avant que je ne meure, pourrais-je sortir sans que personne ne me dise rien? Selon moi, non… » Non, parce que tu t’appelles Francesco Totti.

Mi chiamo Francesco Totti, documentaire d’Alex Infascelli. Produit par The Apartment e Wildiside avec Capri Entertainment, Vision Distribution e Rai Cinema.

Botinero, dans les chaussures de Javier Zanetti

Un restaurant au goût de Ligue des Champions. En cette semaine de reprise de la plus prestigieuse compétition continentale, je vous emmène chez le dernier capitaine d’un club italien à avoir soulever la coupe aux grandes oreilles. Javier Zanetti est en effet le propriétaire d’il Botinero, situé via San Marco, à deux pas de l’osteria Stendhal (mon article ici), dans le quartier Brera. Un restaurant et lounge bar qui s’étend avec une terrasse, notamment pour l’aperitivo et les soirées (jusqu’à 2 heures du matin, en période sans Covid).

Comme il s’agit d’un restaurant, commençons par la cuisine. La carte allie les classiques de la cuisine italienne à des spécialités argentines. La viande sud-américaine (notamment grillée, alla brace) a ainsi une belle place dans les secondi au milieu de quelques poissons ou de la cotoletta alla milanese. L’angus en filet, tagliata ou tartare ravira les amoureux de la « carne ». Dans l’ensemble, les plats sont de réguliers, de qualité et présentent du caractère, un peu comme l’était Javier Zanetti sur le terrain.

Niveau tarif, on est loin de l’osteria italienne pour un déjeuner rapide et bon marché. Il Botinero est un restaurant à la fois chic et décontracté, très milanais, avec une jolie carte de vins italiens. Le service est attentionné et le cadre élégant. Une ambiance feutrée qui sort néanmoins de l’ordinaire. Tout rappelle son propriétaire. Déjà, la télévision est allumée et diffuse Sky Sport 24 (sans le son). Surtout des tableaux de Zanetti en nerazzurro et d’autres légendes du football ornent les murs.

L’entrée est même un véritable musée avec des photos, chaussures et autographes d’adversaires et partenaires des années 90 et 2000. D’ailleurs, Botinero pour « Botines » qui en Argentine désigne des chaussures. Zanetti a ouvert ce lieu avec son compatriote et coéquipier Esteban Cambiasso et un ami Federico Enrichetti en 2012. Des pièces d’exception comme la paire de Roberto Baggio lors de sa dernière rencontre en Nazionale (28 avril 2004) ou celle de Ronaldo lors de la finale de la Coupe du monde 98 sont en vitrine. On navigue dans nos souvenirs avec celles de Totti, De Rossi, Del Piero, Raul, Robben, Figo, Ronaldinho, ou encore des Rossoneri Paolo Maldini et Pippo Inzaghi (saison 2007, celle de la dernière Champions League du Milan), Ibrahimovic (2008-2009 avant son départ de l’Inter).

Quelques cases du musée de chaussures.

Milito et Cambiasso ont laissé un bout de la saison du Triplete. Les chaussures et brassard de capitaine de l’Argentin lors de la finale à Madrid sont au centre de la collection. D’ailleurs, la société gérant le restaurant s’appelle Triplete…

Trois, comme le nombre de restaurants détenus par le vice-président de l’Internazionale à Milan : Zanetti avait commencé dès 2003 avec « El gaucho » (via Carlo d’Adda) et a inauguré en 2019 el patio del Gaucho (au sein de l’hôtel Sheraton San Siro), deux lieux vraiment argentins.

Le mur de photos de Zanetti.

Pour revenir au Botinero, il est principalement fréquenté par le milieu des affaires – le calcio s’invite souvent dans les discussions – et des touristes curieux le midi. Son emplacement et son cadre séduisent les Milanais pour des soirées qui peuvent être festives ou calmes et même romantiques.

Les brassards de Zanetti

Les jours de match de l’Inter, il est conseillé de réserver. De nombreux footballeurs en visite à Milan s’arrêtent aussi à la table de Zanetti. Bref, tifoso interista ou simple passionné de football, il Botinero devrait ravir vos papilles et vos yeux, en attendant que San Siro rouvre ses portes lors des matches.

Botinero, via San Marco, 3, Milano. Ouvert tous les jours. www.botinero.com

La renaissance de l’Arena Civica de Milan

La construction de l’Arena 

L’Arena Civica est la plus ancienne implantation sportive d’Italie et doit sa naissance à un français. Au début du 19e siècle, Napoléon 1er, empereur de France et tout juste couronné roi d’Italie (1805 au Duomo), souhaitait un lieu à Milan pour les fêtes, célébrations et spectacles. La zone du parc Sempione, où les fortifications furent partiellement démolies et la forme d’un amphithéâtre, pour rappeler la tradition romaine, furent plébiscitées. Deux ans de travaux pour mener à bout le projet de Luigi Canonica et une inauguration en 1807 lors d’une naumachia (bataille navale) avec 30 000 personnes, la capacité des tribunes (le quart de la population de la ville à l’époque).

Le public lors du 1er match de la Nazionale le 15 mai 1910.

L’Arena et le football

Les sports modernes furent leur apparition en 1895 avec les championnats italiens de cyclisme. Mais l’Arena Civica devint surtout une terre de calcio. Le 15 mai 1910, la Nazionale disputa son premier match international. Un succès (avec des maillots blancs) 6-2 contre la France.

Après le campo sportivo Ripa Ticenese (1911-1913) et il Campo Goldoni (1913-1930), l’Internazionale s’y est installée. 17 années, dont une période de cohabitation avec l’AC Milan (1941-1945) à cause de la guerre rendant San Siro difficilement accessible (pas de tram due à la pénurie d’électricité). Puis les Nerazzurri rejoindront finalement les Rossoneri en 1947 à San Siro, laissant l’Arena sans locataire (brève parenthèse de rugby au 21e siècle). L’athlétisme prit alors le relais avec quelques faits marquants dont huit records du monde comme celui sur 800 mètres en 1973 de Marcello Luigi Fiasconaro.

La nouvelle Arena

Victime du temps, l’Arena laissait apparaître les stigmates de son passé glorieux et offrait un présent peu chaleureux. La ville a donc décidé de restructurer ce lieu apprécié des Milanais et rebaptisé Gianni Brera en 2002, en hommage au journaliste sportif ayant marqué le 20e siècle par sa plume.

La nouvelle piste offre une sensation de vitesse.

Jeudi 15 octobre, la nouvelle piste (verte et orange) et la nouvelle pelouse de football ont été inaugurées en présence du monde du sport italien et milanais comme Giovanni Malago, président du Coni, qui a glissé « une grande idée » : intégrer l’Arena au programme des Jeux Olympiques d’hiver 2026 qui auront lieu entre Milan et Cortina. L’épreuve de patinage de vitesse pourrait s’y dérouler.

Si des travaux sont encore à réaliser, comme les vestiaires et l’éclairage, l’enceinte a vraiment retrouvé une seconde jeunesse. Des sportifs ont pu le constater jeudi, avant que les Milanais y ait accès pour un week-end de portes ouvertes les 16 et 17 octobre. Des athlètes comme Filippo Tortu (recordman d’Italie du 100m) ont testé la piste qui se verrait bien accueillir une étape du circuit mondial Golden Gala.

Surtout, le football milanais pourrait faire son retour. Beppe Marotta et Alessandro Antonello (administrateurs délégués) pour l’Inter ; Paolo Scaroni (président) et Paolo Maldini (directeur sportif) pour Milan étaient présents à l’inauguration alors que des joueuses (Regina Baresi ou Illara Mauro de l’Inter, Valentina Giacinti ou Linda Tucceri du Milan) ont foulé la pelouse. Si le stade n’est pas homologué pour la Serie A, il peut recevoir des matches amateurs, de Primavera et de Serie A féminine. Et l’idée fait son chemin, surtout en ce week-end de derbys milanais, le masculin samedi (18 heures à San Siro) et féminin dimanche (12h30). Actuellement, les féminines de l’AC Milan jouent au Centro sportive Vismara et celles de l’Inter à Sesto San Giovanni. Et si le 28 mars 2021 marquait le retour du football avec le derby retour? Peut-être même avec des tribunes remplies… Mais ça, c’est une autre histoire.

La nouvelle pelouse attend son premier match.

A table chez Stendhal

Ceux qui me connaissent savent que je passe un peu de temps à table. Bon, d’accord, beaucoup, avec passion… Lors de mes séjours en Italie, j’ai toujours apprécié découvrir la cuisine locale, loin de la pasta carbonara (sauf à Rome) et de la pizza (enfin, elle finit toujours par s’inviter…) à travers des établissements typiques du territoire. Au fil des passages réguliers, Milan est devenue ma terre d’adoption, au point d’y vivre désormais. J’y poursuis mes découvertes culinaires entre osteria, trattoria, ristorante, pizzeria, focacceria, prosciutteria… Lombarde, Italienne, cuisine du monde, fusion, Milan offre un choix à son image, entre tradition et modernité. Alors, lorsque mon estomac sera convaincu et ma tête motivée, je partagerai avec vous dans cette rubrique quelques coups de coeur au sein des tables milanaises. Et pour commencer, l’adresse s’est imposée d’elle même : l’osteria Stendhal.

Ma passion pour l’oeuvre littéraire de Henry Beyle n’est pas étrangère à son amour pour l’Italie et particulièrement Milan, lui qui s’est défini en épitaphe comme « Milanese ». J’ai dévoré une partie de ces livres, surtout ceux ayant pour cadre l’Italie, avec un attrait pour parcourir encore et encore ces carnets de voyage lorsque je suis moi même en déplacement ou seulement nostalgique d’un endroit. Stendhal qui a donné son nom au lycée français à Milan.

Je connais ce restaurant depuis 4 ans maintenant. Je n’ai jamais été déçu, que ce soit le midi, dans une ambiance de brasserie avec de nombreux cadres du quartier (via Solferino, porta Nuova), ou le soir avec une atmosphère plus calme et romantique.

L’osteria a été créée en 1999 par un Anglais expatrié à Milan. Au moment de baptiser son établissement, le pseudonyme de l’écrivain – un étranger amoureux de Milan et de sa cuisine – dont il a lu de nombreux ouvrages et qu’il qualifie de « génie », était une évidence. Des livres anciens de Stendhal en français et en italien, machine à écrire, téléphone accroché au mur, affiches de publicité… Une ambiance entre le 19e et le 20e siècle se dégage du restaurant situé Via Ancona, à deux pas de Brera, avec une petite terrasse couverte donnant sur la rue.

La carte, avec des dénominations en français (entrée, pâtes, viandes…) et des citations en italien (La vera patria è quella in cui incontriamo più persone che ci somigliano) est assez classique pour un restaurant italien avec antipasti de mer et de terre (ah les fiori di zucca farciti con ricotta e pesto), pasta (mention à la carbonara di Henry), viandes et poissons grillés ainsi que les spécialités milanaises comme la cotoletta (en deux versions, rappelant « on apporta d’excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m’a rappelé Milan » dans l’autobiographie La Vie de Henri Brulard) ou l’ossobuco.

Cotoletta, 2018.

Le risotto est la spécialité avec la version au safran alla Milanese mais aussi alla monzese (citrouille et saucisse), al tartufo nero ou encore un très bon riso al salto.

Riso al salto, juillet 2020.

La carte de vin parcourt les régions d’Italie. Mention au pain maison, avec plusieurs versions dans la panière. Enfin, la tarte tatin proposée parmi les desserts maison mérite de céder à la gourmandise avant un café.

Tarte tatin, février 2020.

L’osteria Stendhal n’est pas le meilleur restaurant de Milan (même si je ne me risquerai pas à établir un classement) mais le rapport qualité/prix est bon et le service à la hauteur d’une osteria « haut de gamme » milanaise. Alors, si vous aimez l’oeuvre de Stendhal, je vous conseille de plonger dans cet univers un soir avant une promenade digestive à pied par Brera, la Scala jusqu’au Duomo et penser à ce passage de Rome, Naples, Florence du 2 septembre 1816 : « Je suis allé tous ces soirs, vers une heure du matin, revoir le Dôme de Milan. Eclairée par une belle lune, cette église offre un aspect d’une beauté ravissante et unique au monde ». Buon appetito.

Antica Osteria Stendhal, via Ancona, 1, Milano. Ouvert tous les jours.

Un simple sourire peut changer la vie

« Tu apprendras à tes dépens que le long de ton chemin, tu rencontreras chaque jour des millions de masques et très peu de visages ». Luigi Pirandello, dramaturge et poète italien, prix Nobel de littérature en 1934, n’évoquait bien évidemment pas avec prophétie notre période actuelle. Les individus n’ont pas attendu la pandémie mondiale de Covid-19 pour revêtir un masque. Un terne masque, loin des colorés parfois exhibés ces dernières semaines pour se protéger, mais aussi dissimuler une bouche avare de douceur.

L’espace public est peuplé d’individus pris dans le tourment de leur vie, dans leurs problèmes personnels, dans leurs contraintes professionnels. Même avec leurs proches, ce masque de souffrances semble difficile à retirer. Alors, on suit tous le mouvement et on s’enferme dans cette froideur.

Copier les autres, abandonner sa personnalité ;

Etre sans les autres, privilégier son individualité.

Parfois, un sourire se présente, sans motif, au moment d’entrer dans le métro, en commandant un café, à la caisse du supermarché… Simple politesse sociale qui provoque un sourire bienveillant en réponse. Mais ces petits moments anodins semblent en voie d’extinction. 

Les drames du quotidien, viols, meurtres et autres actes terrifiants « motivés » par la religion, la sexualité, la bêtise (pour rester poli), ou seulement le hasard encombrent notre espace collectif, qui croule sous cette peur de l’autre. Ce masque, tête basse, est une protection. Parce qu’il suffit parfois d’un seul regard pour vivre l’enfer sur terre, voire quitter la terre.

« L’enfer, c’est les autres », a expliqué Jean-Paul Sartre. Certes, mais, on pourrait lui rétorquer que le paradis, c’est les autres. Pour toucher ce sentiment de béatitude, il convient de risquer de tomber dans les tréfonds, de passer par le purgatoire d’autrui. Ou alors, on reste « seulement » sur terre à « connaître tout, excepté soi même » car « on peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère » (Stendhal). Ni l’amour.

Il suffit d’un petit degré d’espérance pour reprendre foi en l’humanité. Un simple sourire peut changer la vie. Un visage aimant, qui offre sans raison et sans retenue son bonheur à vos yeux. Un acte de confiance appuyé accompagné d’un regard lumineux, qui vaut tous les discours. Votre âme est ressuscitée, vos ailes déployées pour toucher les nuages et lui ramener de ce voyage toutes les étoiles qu’elle mérite. L’amour a ce pouvoir de chasser toutes les peurs, toutes les interrogations, comme un vent de renouveau, pour devenir votre unique présent. Le premier sourire ne s’oublie jamais. Le sien a changé ma vie.

Cédric, inspiré par Laura, Milano, piazza XXV 25 aprile, 9/9/20

L’échec est la mère du succès. Même pour Conte ?

La défaite, l’échec, la chute… Les penseurs, philosophes, écrivains, artistes mais aussi sportifs n’ont eu de cesse, au fil du temps et des péripéties de leur vie ou de celles d’autrui, de poser des mots sur ces maux qui puisent leur source à la même racine. De l’espoir de vaincre au désespoir de perdre, ce concept abstrait prend tout son sens, tout son poids, lorsqu’il vient heurter votre quotidien.

Les citations pullulent. Un petit florilège pioché ici ou là.

“La chute n’est pas un échec. L’échec, c’est de rester là où on est tombé.” Socrate

“Il ne peut y avoir d’échec pour celui qui continue la lutte.” Napoléon Hill

« Le succès modifie les gens tandis que l’échec révèle qui ils sont vraiment » Mark Twain

« Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte” Winston Churchill

Moi, comme vous peut-être, j’ai connu l’échec et la remise en question. Ces moments de doute sur le chemin à suivre et ces questions lancinantes en tête. Où, quand, que, pourquoi? Quand ce n’est pas : Mais, ou, est, donc, or, ni, car.

Ou encore « Pour gagner, il faut accepter de perdre », Luis Fernandez.

Et surtout: “Dans la vie, toutes les réussites sont des échecs qui ont raté”, Romain Gary.

Car, oui, perdre fait naître le doute alors que gagner conforte ses idées. Le danger est justement là. Il faut douter de tout, tout le temps, surtout quand tout va bien.

L’inspiration pour poser ces quelques propos m’est venue après la finale d’Europa League, exactement le lendemain matin dans un train. Les doutes n’étaient pas en moi, simple tifoso nerazzurro seulement déçu par le résultat (d’accord, j’ai difficilement trouvé le sommeil) avant de continuer ma vie et mes vacances. Peut-être y avait-il un renvoi inconscient sur des épisodes passés pas si lointains?

Surtout, pour la partie consciente, la réaction d’Antonio Conte, juste après la défaite, une nouvelle fois prompt à mettre un pied à l’extérieur du projet, m’a fait réfléchir. Son ressentiment n’est pas lié au résultat. La simple suite de ses propos du 2 août à la fin du championnat.

« Mon travail ou celui des joueurs n’a pas été reconnu et j’ai vu très peu de protection de la part du club. Quand vous voulez gagner vous devez être fort sur et en dehors du terrain. A la fin de l’année nous parlerons au président et nous ferons les évaluations. Quand les gens montent dans le wagon, il faut toujours être dedans, dans les moments positifs et négatifs. A l’Inter cela n’a pas été le cas. Je pensais avoir plus de protection mais ça ne s’est pas fait. »

Peut-être aurait-il même officialisé son départ avec un trophée entre les mains et la bonne médaille autour du cou. L’entraîneur a une nouvelle fois stigmatisé pubbliquement l’atmosphère, les difficultés, sans citer certains dirigeants ou faits qui ont effrité sa motivation, sa foi qui s’approche du mystique.

« Il n’y a aucune rancune. Ce fut un voyage beau mais difficile, à tous points de vue. Je sais que je ne veux pas passer une autre année de cette façon. »

Des propos laissant penser qu’il pourrait quitter le projet après une seule année, alors qu’il s’est engagé pour trois saisons avec un salaire à la hauteur de la confiance placée en lui (11 millions par an). Abandonner serait un échec. Mais pour lui, s’adapter le serait aussi. Forces et limites d’une homme connu et reconnu pour son intransigeance.

Osons un parallèle. Jurgen Klopp est arrivé à Liverpool en octobre 2015. A la fin de cette première saison (tronquée), l’Allemand a perdu la finale de Ligue Europa contre Séville. Deux ans plus tard, en mai 2018, il était en finale de la Ligue des Champions. L’année d’après, il la remportait. Et il vient de ramener le championnat d’Angleterre à des Reds façonnés à son image.

Antonio Conte à l’issue de sa première saison vient de connaître la même défaite en finale de la même compétition, face au même adversaire. Peut-il espérer le même rebond? Oui, sur le papier. L’Inter retrouve la lumière après des années bien sombres entre la déliquescence post-Triplete avec la fin de l’ère Moratti puis le rachat par Thohir. La famille Zhang, fort de son groupe Suning, développe le club à tous les niveaux depuis la prise de contrôle. Les recettes sont en forte croissance (de 186 à 373 millions en 4 ans et entré dans le Top 10 européen des recettes commerciales avec 154 millions) et les résultats sportifs suivent cette trajectoire. La finale européenne et la deuxième place, à 1 point de la Juventus, viennent consolider l’édifice après deux saisons achevées in extremis à la quatrième place de Serie A. L’Inter va disputer la Ligue des Champions pour la 3e année de suite. Une première depuis la période 2004-2012 (8 campagnes de rang).

Dans les faits, au delà de l’aléa sportif, dans cette période où la pandémie de Covid-19 a entraîné une pause des compétitions et fragilisé l’économie, la saison à venir s’annonce incertaine sur bien des plans. Comme notre quotidien à tous.

Une raison pour abandonner nos projets? Il faut au contraire avancer sans peur. S’adapter? Peut-être. Pour Antonio Conte, ça s’est mal fini à la Juventus et précipitamment avec la Nazionale et Chelsea. Avec son ADN d’ex juventino et même de bandiera bianconera il a dû convaincre le peuple interiste de son implication sans faille pour la cause nerazzurra. Tous n’ont pas adhéré à son discours, ses idées, mais même la Curva Nord a fini par le soutenir publiquement alors qu’il mettait en cause le fonctionnement du club, le manque de protection et les fuites incessantes. Des taupes déjà déplorées par ses prédécesseurs Mancini ou Spalletti. Qu’attendre, alors qu’un sommet se prépare entre le président Steven Zhang, qui a félicité le staff et les joueurs pour la saison, et Antonio Conte? Révolution? Évolution? Du club? Du technicien? Malgré ces difficultés, Conte a plutôt été écouté sur les choix sportifs. Il a eu Lukaku et un mercato pour s’adapter à son schéma de jeu avec la recherche de pistons. Young et Moses en janvier pour finir la saison et Hakimi a déjà signé pour la prochaine.

A la Juventus et Chelsea, Conte avait gagné un trophée dès sa première saison. Cette fois, il n’y a que des deuxièmes places. « L’histoire est écrite par ceux qui gagnent » avait rappelé l’entraîneur avant la finale d’Europa League. Cette saison est donc factuellement un échec. Clore dès à présent son chapitre interiste laisserait un goût amer et pourrait conforter certains gros clubs à ne pas prendre le « risque » d’engager un technicien certe doué mais rigide, voire instable, prêt à mettre le feu à la moindre contrariété.

“Une période d’échec est un moment rêvé pour semer les graines du succès” dixit Paramahansa Yogananda. Alors oui, il est peut être temps d’accepter certaines contraintes pour continuer à changer les choses de l’intérieur avec patience et semer les graines manquantes d’un succès qui le ferait entrer dans la famille des plus grands. L’Histoire est en marche? En tout cas, il peut écrire son histoire à Milan ou ailleurs. Quoi qu’il arrive, avec ou sans lui, l’Inter continuera la sienne, avec l’ambition de retrouver un H majuscule, comme la grande Inter initiée par Herrera. Allez, une dernière citation pour finir : « L’échec est la mère du succès ». Proverbe chinois…

Bergame, sa Dea lui montre la lumière

La cité lombarde, symbole de la pandémie de Covid-19 en Italie, se relève doucement et dans le calme, alors que son équipe, l’Atalanta, s’apprête à disputer un historique quart de finale de la Ligue des Champions contre le Paris SG, ce mercredi 12 août.

Bergamo, nichée au calme dans le Nord-est de la Lombardie, a vu sa popularité monter en flèche ces derniers mois. Grâce aux exploits de son équipe de football puis à cause du coronavirus. Mais il y a tellement d’autres choses. En fait, c’est deux villes en une. Il y a la città bassa, classique commune de taille moyenne, agréable avec ses commerces, ses entreprises, ses habitations, ses parcs, ses musées… Et puis la città alta avec quatre portes impressionnantes et entourée de 6km de murailles vénitiennes, un héritage du XVIe siècle et de la période République de Venise. Des murailles entrées au patrimoine de l’humanité de l’Unesco en 2017. Pour accéder à la ville haute, deux options : les chemins en pavés pour flâner (et suer, surtout en ce mois d’août) jusqu’à la piazza vecchia pour admirer le Duomo, la basilica romanica di Santa Maggiore ou la Cappella Colleoni. Ou alors le funiculaire qui vous dépose près du sommet et des restaurants afin de goûter la polenta taragna, les casoncelli, le coniglio et finir par une très sucrée sphère jaune, la polenta e osei.

Bergame (120 000 habitants), c’est aussi un point d’accès vers un territoire touristiquement riche avec au nord les termes de San Pellegrino, les lacs, Lecco ou Bellagio. Pourtant, cet été, la cité n’a pas la cote, comme toute la Lombardie. Moins encore. Le passage du Covid-19 a laissé des traces sur place et dans les esprits des voyageurs, malgré le soleil et les 30 degrés quotidiens.

En ce moment, la cité vit au ralenti. Des hôtels et des restaurants fermés, ceux ouverts affichant 10 à 30% de taux d’occupation, des commerces aux rideaux tirés en ce mois d’août où, en plus, traditionnellement l’Italie des terres s’arrête pour aller à la mer. L’aéroport Orio al Serio, qui accueille notamment les compagnies low-cost, retrouve doucement quelques vols internationaux et la gare du trafic. Mais on est loin d’une situation « normale ».

Bergamo bassa presque déserte…

J’ai pu le constater ce lundi. Ma dernière visite était à la mi-février, trois semaines avant la zone rouge. Oui, Bergame est toujours aussi belle mais encore un peu à terre. Gel, masques, prise de température à chaque entrée dans un lieu public (restaurant, musée…) et la limite fixée à 37,5°C…

L’Italien est la langue largement majoritaire aux terrasses et dans les ruelles. « Il y a quelques vacanciers mais encore peu d’étrangers. “Les gens doivent garder un sentiment négatif de Bergame”, me glisse par exemple Francesca, serveuse d’un café donnant sur la viale Roma, en me demandant d’où je suis originaire et comment est la situation en France. Je lui explique que je suis envieux du comportement local.

La ville est saine. La rigueur collective constatée en Italie et particulièrement en Lombardie ces dernières semaines est particulièrement d’actualité. Sans doute une raison expliquant les 4000 cas diagnostiqués lors des deux dernières semaines dans tout le pays, contre 40 000 en Espagne ou 17000 en France. Ce dimanche 9 août, 5 nouveaux cas dans la province bergamasque. Mais personne ne crie victoire.

Une porte d’entrée de la città alta.

Si la courbe des contagions est plutôt stable cet été avec quelques foyers surtout lors de retours de vacances, la Lombardie reste la région avec le plus de malades en Italie (5588 sur 13263). Et Bergame fut le triste symbole d’une région dévastée, la porte d’entrée du coronavirus en Italie fin février, avant d’apprendre qu’il circulait dès décembre sur le territoire. Pendant des semaines, la ville vécut au rythme d’une quarantaine stricte, sans bruits si ce n’est les incessantes sirènes des ambulances, l’hôpital Papa Giovanni XXIII submergé, l’Eco di Bergamo, le journal local, aux pages remplies d’avis de décès et ces images des camions militaires remplis de cercueils pour aller faire les crémations ailleurs, faute de place.

La Lombardie a eu près de 17000 victimes sur les 35 000 italiennes (au 9 août, comme tous les chiffres ici, publiés par la Protezione civile). Le président Sergio Matarella était venu à Bergame pour un concert en hommage aux victimes fin juin. Les statistiques officielles évoquaient à ce moment-là plus de 6000 décès dans la province dont 700 dans la seule ville (mais les chiffres réels pourraient être deux à trois fois supérieurs).

Lorsque vous flânez autour des murailles de la città alta, vous pouvez apercevoir plus bas les tribunes du stadio Atleti Azzurri, rebaptisé Gewiss Stadium, l’antre de l’Atalanta. L’une des fiertés d’une ville travailleuse et discrète, loin de la splendeur de sa grande sœur Milan (10 fois plus peuplée), capitale économique et de la mode. L’équipe actuelle est à son image. Elle est réputée pour son centre de formation et son recrutement cosmopolite de joueurs peu connus mais travailleurs et impliqués. La Dea (déesse, surnom de l’Atalanta), avec la 12e masse salariale du championnat vient de finir la Serie A à la 3e place, un record, avec la meilleure attaque, 15 buteurs différents mais aucun italien… Ce qui n’empêche pas un sentiment d’appartenance à leur terre d’accueil, matérialisé pendant le confinement passé à Bergame par tous les joueurs.

Atalanta-Roma. Le Gewiss Stadium était comble.

Avant la quarantaine, cette Dea a atteint les quarts de finale de la Ligue des Champions, pour sa première participation à la Reine des compétitions continentales. D’ailleurs, le 8e de finale aller, contre Valence, aurait été un accélérateur de la diffusion de la Covid-19. 40 000 Bergamasques avaient rallié Milan, 50 km à l’ouest, et San Siro qui a accueilli l’Atalanta lors de cette Ligue des Champions, son stade (en rénovation depuis un an) n’étant pas aux normes. Des sauts et des embrassades au fil d’une soirée de rêve (4-1). Le tout le 19 février, deux jours avant la découverte du premier cas italien à Codogno (sud de la Lombardie). Un mois plus tard, Bergame était l’épicentre italien de l’épidémie et à la Une de l’actualité internationale.

Le match retour en Espagne, le 10 mars, fut dans un stade à huis clos (4-3 pour l’Atalanta) juste avant l’arrêt des compétitions. L’entraîneur et architecte de cette équipe Gian Piero Gasperini (62 ans) a reconnu en mai dans un entretien à la Gazzetta dello Sport avoir lui même été touché : « La veille du match de Valence, j’étais malade, l’après-midi du match pire. Sur le banc je n’avais pas une bonne tête, a indiqué l’entraîneur de 62 ans. Les deux nuits suivantes, j’ai peu dormi. Je n’ai pas eu de fièvre, mais j’étais détruit. Une ambulance passait toutes les deux minutes et je pensais mourir. Un hôpital à proximité semblait en guerre. La nuit, je me demandais ce qui allait m’arriver si j’y allais. Je ne pouvais pas déjà partir, j’avais tant de choses à faire. Je l’ai dit en plaisantant, comme pour exorciser ma peur. Mais je le pensais vraiment. » Un témoignage parmi d’autres. Ici, tant de personnes connaissent un malade, s’ils ne l’ont pas été eux mêmes.

En marchant vers la città alta, mon esprit s’est soudainement arrêté au 15 février et ma soirée au stade, les banderoles des Curve avant, l’atmosphère joyeuse lors du succès en remontée de l’Atalanta contre la Roma (2-1), qui assurait déjà quasiment le Top 4 et une nouvelle participation des Nerazzurri à la C1. Le tour d’honneur de Papu Gomez et ses partenaires était beau, même pour un spectateur neutre. Et cette interrogation aujourd’hui en tête, à quand la prochaine communion entre l’équipe et ses tifosi?

Les joueurs de l’Atalanta après leur succès 2-1 contre la Roma le 15 février.

Le sport a une place importante et sera, sans aucun doute, un vecteur de reconstruction pour la ville. Ce samedi 15 août, le Tour de Lombardie s’élancera de la Via San Bernardino avant de sillonner les contours bergamasques puis de glisser vers Come, lieu de l’arrivée du monument cycliste. En revanche, elle n’aura pas le plaisir de vivre cet historique quart de finale de Ligue des Champions, la compétition se terminant à Lisbonne dans un format inédit, lieu unique et matchs secs. Cela commencera contre Paris ce mercredi 12 août. Au bar, chez des amis ou à domicile, presque tout le monde aura les yeux rivés sur Canale 5 (chaîne gratuite) et Sky Sport à partir de 21 heures. Puis en cas de qualification, la dernière équipe italienne en lice affrontera l’Atletico de Madrid ou le RB Leipzig le 18, avant une possible finale le 23 août… Peu osent l’affirmer et rappellent le miracle d’être à ce “final 8” mais le rêve et dans toutes les têtes. Tout le parcours serait au stade de la Luz. La lumière, Bergame recommence à l’apercevoir.